Dictionnaire des mille oeuvres clés de la philosophie PDF

Jean d’Ormesson ayant été élu par l’Dictionnaire des mille oeuvres clés de la philosophie PDF française à la place vacante par la mort de M. J’aurais mauvaise grâce à m’étonner de ces variations qui vous sont parfois reprochées puisque c’est à elles que je dois d’abord d’être aujourd’hui parmi vous. Valincour succède à Racine, Gros de Boze à Fénelon et Châteaubrun à Montesquieu. Voilà que, fidèle sans doute à l’esprit d’alternance de ces exercices en dents de scie, j’occupe à mon tour le fauteuil de Jules Romains.


Un soir d’octobre 1903, deux jeunes gens de dix-huit ans sortaient de la Khâgne du lycée Condorcet où ils préparaient le concours d’entrée de l’École normale supérieure. Ils étaient amis, et l’amitié jouait un grand rôle dans l’image qu’ils se faisaient de leur vie. Ils découvraient ensemble, à travers trois ou quatre littératures, le génie poétique d’Homère ou d’Hugo, de Dante ou de Cervantès, de Shakespeare ou de Goethe. Ce n’est pas un cas isolé. D’où pouvaient bien surgir chez notre Khâgneux de Condorcet les racines de cette crise à la fois mystique et rationnelle ?

Comment ne pas nous tourner d’abord, pour tâcher de mieux les comprendre, du côté du couple fameux de l’hérédité et du milieu ? Le pays natal, pour Jules Romains, il est permis de le dire double : c’est le Velay et c’est Paris. Voulez-vous vous souvenir des deux personnages centraux des Hommes de Bonne Volonté ? Il nous faut remonter ici encore un peu plus loin dans ce roman des origines qui est aussi, en même temps, origine du roman, dans cette poésie des origines qui est toujours, avec évidence, origine de la poésie. Arrêtons-nous un instant à cette date de 1885. Dans une histoire littéraire aussi éclatante que celle qui, du traité de Verdun à nos jours, s’exprime à travers cet instrument admirable, à la fois délicat et indestructible, toujours menacé et toujours vainqueur, de la langue française toutes les générations ne sont pas égales en richesse et en splendeur. La famille de sa mère, Marie Richier, était paysanne aussi loin que l’on pût remonter.

Le père de sa mère était né vers la fin de la Restauration. Henri Farigoule, lui, le père de Louis, était originaire des plateaux qui s’étendent au nord du Puy. Il était le fils, non d’un vrai paysan, mais d’un entrepreneur rural de maçonnerie. Le Velay et Montmartre, la province paysanne et le Paris des instituteurs, la tradition religieuse et le rationalisme, l’École normale de la rue d’Ulm et la naissance encore obscure d’un sentiment nouveau non seulement de fraternité mais de solidarité universelle, telles sont quelques-unes des données qui vont commander l’avenir et faire surgir parmi nous l’œuvre de Jules Romains.

Ce qui frappe d’abord dans cette œuvre, c’est la puissance. Une première évidence s’impose à nous, que pouvait laisser prévoir déjà l’illumination mystique d’octobre 1903 : avec Jules Romains, la vie collective et la société entrent triomphalement dans notre littérature. Toute la grande génération de 1870 a encore l’individu pour point de référence. Cette communion mystique et ce lyrisme collectif, c’est d’abord, tout naturellement, dans l’effusion poétique qu’ils vont pouvoir s’exprimer. Jules Romains disait volontiers qu’il était avant tout un poète. Et une des clés de son œuvre, avant même l’exploration romanesque de l’univers social, c’est un réalisme poétique accordé au monde moderne et situé aux extrêmes antipodes d’un symbolisme vieillissant, dénoncé avec véhémence. Plus encore, peut-être, que le recueil de La Vie unanime, prenons par exemple, et parmi beaucoup d’autres, le texte capital de Cromedeyre-le-Vieil où nous voyons s’effacer devant la description poétique de la vie communautaire tout le récit traditionnel des aventures ou des sentiments de l’individu isolé.

Le héros n’y est plus, sous une forme ou sous une autre, le moi cher à Racine, à Gide, à Valéry ou à Proust. Ainsi, dans un temps dominé par la sociologie, par le marxisme, par la montée des masses, peut-être déjà par la découverte de ces structures dont la spécificité se situe toujours au-delà de la seule juxtaposition extérieure, est expulsé, au profit de tout ce qui le dépasse et le commande, le personnage élémentaire, espèce de Robinson fictif de l’univers littéraire. Elle est sans doute le pivot autour duquel s’organise une des plus formidables constructions romanesques de tous les temps. Mais elle est aussi, et surtout, l’image même des forces de recul et d’anéantissement contre lesquelles se liguent les hommes de bonne volonté. Je lutte avec peine, Messieurs, contre l’envie d’évoquer ici les mille aspects si divers du monde de Jules Romains, les mille facettes de son talent protéiforme et de son génie universel. J’ai déjà prononcé les noms de Jallez et de Jerphanion.

Le premier de ces thèmes — le secret, — je soutiendrais volontiers qu’il se confond en grande partie avec le romanesque même. Il est au cœur du mythe d’Œdipe, des amours de Tristan et d’Yseult, du cycle du Roi Arthur, des tourments de Phèdre, des Misérables de Hugo, de tout l’univers de Balzac, de toute l’œuvre d’un Barbey d’Aurevilly, d’un Henry Jammes, d’un Lawrence Durrell, d’un Malcom Lowry, d’un Alexandre Dumas naturellement, du roman policier dans sa totalité. Les thèmes du secret, et plus encore de la conspiration, sont intimement unis au thème central de la vie collective et de l’unanimisme, puisque, par définition, la conspiration unit des individus dans un dessein qui les dépasse et les transforme. Romains imagine entre trois cent soixante cinq appartements de Paris des passages secrets et des escaliers dérobés qui font surgir, au côté du thème du secret et de la conspiration, le thème assez voisin de la communauté urbaine. Tout au début de la carrière de Jules Romains, nous avions déjà rencontré la présence écrasante de la ville.

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